Le Moyen-Age
Année 1910

Périodes

1892-1914
1920-1939
1946-1967

Pages

Préparation du Bal
La Montée du Bal
Le déroulement du Bal
Le Retour du Bal
L'Après-Bal

Présentation

Date du bal :
lundi 06 juin 1910
Lieu du bal :
Skating-Palace rue d'Amsterdam
Président du Bal
Monsieur Inconnu

Description

Article d'Antide BOYER (1850-1918)  paru dans le "Journal du soir" :

" (Le Bal des Quat' Z'Arts) il en est dit beaucoup de mal.

Ayant appris à aimer les élèves de l'École des Beaux-Arts, en les voyant parfois de près, je sollicitai et obtins de leur générosité la faveur fort rare de pouvoir naguère assister à ce Bal. Il est en tout cas parfaitement privé et j'ai vu moi-même avec quelle sévérité on excluait ceux qui tentaient de venir chercher là d'autres impressions que celles qui s'y ressentent réellement. En effet, et contrairement à une opinion assez répandue, on y trouve bien autre chose que la lamentable orgie dépeinte faussement tant de fois. C'est du moins l'avis de nombre de personnalités du monde des arts et des Lettres, voire de Maîtres venus là en toute indépendance de jugement et sans opinion faite par avance. Seul l'esprit mesquain et étroit peut découvrir dans un ensemble si grandiose et si prenant, un détail dégradant que, aveuglé sans doute, je n'ai pu voir moi-même. Nos faux moralistes modernes à vue si tristement basse n'ont certes pas compris la préoccupatiion de cette belle jeunesse éprise d'art et de vie exubérante qui, il y a de l'âne et des fous, très fidèle reconstitution des scènes du Moyen-âge.

En entrant, on était d'abord frappé de cette immense harmonie de couleurs, de costumes, d'allures, que la bruyante, vibrante et loyale camaraderie prototypaient si ardemment bonne et joyeuse.

Ici consomment les truands en leur taverne construite par l'atelier Laloux, là des inquisiteurs dans le calme émouvant  d'un sombre prétoire mettent à la question des patients complaisants de l'atelier Daumet-Jaussely, puis sur un autel ravissant inondé de lueurs savamment combinées se pressent des officiants (élèves André et Lambert) de la messe de l'âme et des fous, très fidèle reconstitution archéologique. Voici le cadre plus calme et reposant de tavernes et hostellerie des ateliers Bernier et Paulin. Plus loin, l'antre démonniaque du sabbat des "Pascaux" (1) comme ils disent, où les jeux de lumière les plus inattendus font vvre démons et fantômes squelettiques ; des vitraux aux couleurs rutilantes une prison où l'atelier Héraud a su mettre du tragique  enfin une belle éducation d'un ensemble de ces architectures moyenageuse si charmantes interprétée avec beaucoup de vérité par les ateliers de peinture et de peinture et de sculpture de l'École des Beaux-Arts.

Quand le cortège défila, ce furent d'unanimes et enthousiastes applaudissements et la belle chasse s'ouvrant pour montrer ce modèle de beauté académique qui suscita l'admiration de tous méritait légitimement le premier prix qui lui fût décerné  : c'est l'oeuvre de l'atelier Jean-Paul Laurens. Puis vinrent la chimère évocatrice d'un autre âge de l'atelier Redon, la troupe rutilante des lanciers encadrant des tortionnés chargés de chaînes, des Héraudiers et puis encore de beaux cortèges bien étudiés. Les retentissantes fanfares qui animèrent ces ardentes vitalités ne pouvaient couvrir la haute pensée planant sur cette vigoureuse génération prometteuse des printanières espérances de l'esthétique française rayonnant sur le monde.

De la gaité, de la beauté, du mouvement emplissaient cette immense salle de la rue d'Amsterdam. J'étais gagné et heureux. Je me retirai sous cette féérique impression. A mon révéil, un grand prêtre de la morale me demanda si j'étais assez aveugle pour n'avoir pas vu des femmes nues. Et oui, il  y en avait ! mais je le déclare au grand scandale des Pharisiens, je n'ai pas été heurté impudiquement par ces jeunes et beaux modèles pris pour sujets principaux dans les figures et tableaux du cortège ces jeunes femmes, bien faites, ayant l'habitude de la pose dans les ateliers (et toujours accompagnées du reste) passaient sous nos yeux sans fausse honte et sans désir d'obscénité, avec une désinvolture cranement gracieuse. On admirait une belle forme  dans le cadre où elle était à sa place parmi tant d'artistes , et mon cerveau, où germa parfois l'épigrammatique réponse, ne fut pas sali  par de malsaines lubricités.

D'hypocrites censeurs seraient mieux placés pour apercevoir des abominations qui hantent leurs méningent  mais ne frappèrent  pas plus mes yeux  que ceux des Romains aux Gymnases des Thermes. Je ne suis pas un paillard blasé et je n'ai pas aperçu là ces ignobles vices dont j'eus honte naguère dans d'immondes salles du boulevard  où, quotiennement, la nuit venue sans la moindre protestation de phillistins des fils de famille viennent, de façon immonde, souiller de pauvres créatures vouées au vice par une destination que tant de sociologues trouvent naurelle.

J'étais en moine l'autre jour et si j'étais entré dans la peau du rôle, j'aurai clamé contre les puristes et, de tout coeur, j'aurai donné mon absolution à la jeunesse incomprise et calomniée de notre École des Beaux-Arts qui n'a que le tort de vouloir regarder en face le superbe torse nu des braves filles sachant vivre leurs joies et leurs misères en excellentes camarades fleurissant  les rêves de leur idéalité."

(1) = nom donné aux élèves de l'atelier d'Architecture Pascal.

Iconographie