Le Cambodge Antique
Les Khmers Année 1927

Périodes

1892-1914
1920-1939
1946-1967

Pages

Préparation du Bal
La Montée du Bal
Le déroulement du Bal
Le Retour du Bal
L'Après-Bal

Présentation

Date du bal :
vendredi 10 juin 1927
Lieu du bal :
Salle Wagram
Président du Bal
Jacques JOANNON

Description

Article de Emile Condroyer dans le « Journal » du 11 juin 1927

LE JOYEUX BAL des Quat’z Arts

En bandes bariolées, braillardes et forcenées, les « Quat’z’arts » sont encore descendus de Montparnasse et de Montmartre vers le pèlerinage païen, ô combien ! de la salle Wagram. La foule s’énervait, compacte et tumultueuse, devant le porche rutilant où il se passait quelque chose. Quelque chose en l’honneur de l’art khmer et du Cambodge !

Ah ! bobonnes du quartier, vous ne l’auriez pas reconnue, la salle de votre bal dominical. C’était un bourgeonnement de déesses colossales en carton doré, d’éléphants blancs à yeux verts, de tentures jaunes , écarlates, bleues, de pythons, de boas, de corolles monstrueuses, de tubercules, de bouddhas cuivrés, de danseuses vert-de-gris aux seins opulents, de frises pourpre où vivait une ivresse panthéiste dans une éruption de corps enchevêtrés et de faisceaux de reptiles aux yeux étincelants.

Et dans ce caravansérail plus diapré qu’une queue de paon féerique, sous les feux croisés des projecteurs, dans le vacarme des jazz-bands, l’odeur du maryland, du champagne et de la chair moite, c’était un moutonnement de corps demi-nus, passés à l’iode, à la brique pilée, au coaltar, à l’argent limpide. Des énergumènes vêtus de casques en moules à gâteaux, de ferraille peinturlurée, de manteaux cramoisis, culottes de soie verte ou habillés d’un cache-sexe comme les champions de natation, se trémoussaient dans les hurlements et le piaillement des mirlitons. On voyait des femmes vêtues d’un caleçon de bain ou d’un soutien-gorge lamé d’argent, des prêtresses de Vichnou aux oreilles ballantes et épaisses comme des nageoires grouiller dans cette houle bistrée sur quoi surnageaient des tiares de carton émaillées de bouchons de champagne, des mitres de papier doré, des chapeaux d’Annamites, des aigrettes et des éventails de plumes lourdes. Un grand diable peint au bronze roux portait en guise de coiffure un poisson rutilant qui lui mettait de le visage au milieu du corps.Un boudha plus blanc qu’albâtre serrait dans un charleston une négresse nue du plus beau teint et coiffée d’un casque de fer à résilles. Des ballerines khmers, pour être plus à l’aise, lançaient à des diables vert-de-gris leurs verroteries diaprées comme des arcs-en-ciel.

Cela dura jusqu’à l’aube. Alors au-dessus de cette mêlée une femme peinte d’or de la plante des pieds aux cheveux s’alla jucher sur un Vichnou de carton pâte et hurla sans repos « Valencia » pendant qu’un derviche bardé de trompettes et de métal peint tournait à ses pieds moins par souci de couleur que parce qu’il suait le champagne par tous ses pores passés au vermillon. –  Emile Condroyer.